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Il secoua les jambes pour se débarrasser des débris, soulagé de constater qu’elles étaient intactes. Il toussa, crachant la poussière de ses poumons, puis se passa la main sur les yeux pour y voir plus clair. Une faible lumière pénétrait dans le couloir du sous-sol. Culver bougonna lorsqu’il vit de la fumée filtrer avec la lumière.
Il se tourna vers l’individu qu’il avait trouvé dans la rue et amené jusque-là, espérant ne pas l’avoir tué après l’avoir entraîné dans sa chute dans les escaliers. L’homme bougeait, ses mains cherchant faiblement son visage. Son corps était recouvert de débris et d’une fine couche de poussière, mais rien de lourd ne semblait l’avoir atteint. Il essaya de bredouiller quelques mots, mais la fine poudre qu’il avait avalée le fit toussoter.
Culver s’approcha de lui, poussant un cri soudain sous la douleur qui venait de l’assaillir. Il se tâta aussitôt pour s’assurer qu’il n’avait aucune entorse ni aucune fracture. Non, tout allait bien, hormis quelques meurtrissures dont il se ressentirait le lendemain... si toutefois il y avait un lendemain.
Il tapota l’épaule de l’autre.
— Vous vous sentez bien ? lui demanda-t-il, répétant la question, car aucun son n’était sorti de sa gorge.
Il reçut un long gémissement en guise de réponse.
Culver jeta un coup d’œil vers l’escalier effondré. Le bruit qu’il entendait l’intriguait. En voyant fumée et poussière continuer à s’engouffrer, il se rendit compte que c’était le vent. Il se rappela avoir lu qu’après une explosion nucléaire, des vents de trois cent cinquante kilomètre-heure soufflaient, créant un regain de mort et de destruction. L’immeuble vibrait tout autour de lui. Il se recroquevilla quand les murs commencèrent de nouveau à s’effriter.
Des gravats, dont l’un assez gros pour le faire hurler de douleur, tombèrent sur sa veste en cuir marron. Une énorme dalle de béton, qui couvrait la moitié de l’escalier, se mit à bouger, glissant le long du mur contre lequel elle était appuyée. Culver saisit l’homme par les épaules, pour le mettre à l’abri. Heureusement la dalle se stabilisa dans un grincement strident.
Il n’y avait pas grand-chose à voir à travers les ouvertures béantes du plafond. Sans doute, se dit Culver, les étages supérieurs s’étaient-ils effondrés. Il ne pouvait se rappeler combien les bureaux en comportaient, mais tous les immeubles dans ce quartier étaient très élevés. Ils avaient eu de la chance. Ils avaient dû tomber près du pilier central, la partie la plus solide de toute construction moderne, qui avait échappé à l’effondrement. Mais combien de temps tiendrait-il ? Ça, c’était un autre problème. Tout comme la fumée étouffante qui se propageait.
Culver tapota l’individu par l’épaule et répéta sa question.
— Hé, vous allez bien ?
L’homme bougea et parvint à se relever sur un coude. Il grommela quelque chose. Puis il émit un long et profond gémissement en balançant son corps d’un côté et de l’autre.
— Oh non, alors ces imbéciles sont arrivés à leur fin. Les imbéciles, les imbéciles...
— Eh oui, répliqua Culver à voix basse, mais nous avons d’autres soucis pour l’instant.
— Où sommes-nous ? Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? fit l’autre, se débarrassant des débris et cherchant à se relever.
— Doucement, dit Culver en le saisissant fermement par le bras. Écoutez-moi.
Les deux hommes étaient allongés dans l’obscurité.
— Je... je n’entends plus rien, fit l’homme au bout d’un moment.
— C’est normal, le vent s’est arrêté. La tornade est passée.
Culver s’accroupit avec précaution, constatant les dégâts autour de lui. Au début, tout avait semblé plongé dans le silence, mais, peu à peu, lui parvinrent le crissement des tôles froissées et le fracas des éboulements de béton. Il s’ensuivit des plaintes et très vite des cris poussés par les blessés ou ceux qui étaient en état de choc. Un objet métallique tomba près de Culver qui sursauta.
— Il faut qu’on sorte d’ici, dit-il à son compagnon. Tout va bientôt s’écrouler.
Il s’approcha de lui, si près que son visage n’était qu’à quelques centimètres. Il était difficile de distinguer ses traits dans l’obscurité.
— Si seulement on voyait une issue, dit l’homme. Nous allons être enterrés vivants.
Culver était intrigué. Il le regarda droit dans les yeux.
— Vous ne voyez rien ?
— Il fait trop sombre... Oh. Non, pas ça !
— Quand je vous ai relevé dans la rue, vous regardiez l’éclair en face. J’ai cru que vous étiez simplement choqué... Je ne m’étais pas rendu compte...
L’homme se frotta les yeux.
— Mon Dieu, je suis aveugle !
— C’est peut-être passager.
Le blessé ne fut pas réconforté par ces paroles. Son corps était secoué de tremblements incontrôlés.
Il régnait une forte odeur de brûlé et Culver apercevait une lueur rougeâtre au-dessus.
Il s’adossa au mur.
— De toute façon, on est cuits, dit-il comme s’il se parlait à lui-même. Si on sort, on sera atteints par les retombées radioactives et si on reste, on sera carbonisés ou écrasés. Quel choix !
Il martela le sol de son poing et sentit des mains saisir le revers de son veston.
— Non, pas encore. Il reste une chance. Si vous pouviez simplement m’aider à aller là-bas, tout ne serait pas perdu.
— Aller où ? demanda Culver en le repoussant. En haut, tout n’est que ruines. Vous ne comprenez pas ? Il ne reste rien ! L’air est probablement chargé de poussière radioactive.
— Pas encore. Les retombées atomiques mettront vingt à trente minutes avant de toucher le sol. Depuis combien de temps sommes-nous là ?
— Je ne sais pas exactement. Peut-être dix minutes, peut-être une heure. Il se peut que j’aie perdu connaissance. Non, attendez. Nous avons entendu les vents provoqués par l’explosion. En principe ils suivent de près l’explosion.
— Alors, en nous dépêchant, nous avons une chance.
— En allant où ? Nous n’avons nulle part où aller.
— Je connais un endroit où nous serons en sécurité.
— Vous parlez des stations de métro ? Les tunnels ?
— Un endroit encore plus sûr.
— Mais enfin, de quoi voulez-vous parler ? Où est-ce ?
— Je peux vous y conduire.
— Mais dites-moi où.
Il ne répondit pas mais se contenta de répéter :
— Je peux vous y amener.
— N’ayez crainte, fit Culver en soupirant d’un air las, je ne vais pas vous laisser là. Vous êtes certain pour les retombées ?
— Absolument certain. Mais il faut partir vite.
La panique semblait l’avoir quitté, pourtant ses mouvements révélaient une certaine agitation.
Au-dessus de leur tête, un bruit sinistre se fit entendre. Les deux hommes se crispèrent.
— Je crois que les événements vont décider pour nous.
Culver saisit son compagnon par l’épaule et le tira vers l’escalier faiblement éclairé. L’énorme dalle de béton, de guingois sur les marches disloquées, bougea de nouveau.
— Nous n’avons pas beaucoup de temps ! hurla Culver. Ce putain d’immeuble va s’écrouler.
En signe de confirmation, un grondement sourd se fit entendre à l’étage supérieur. L’immeuble tout entier se mit à vibrer.
— Avancez ! Il va s’effondrer !
Le grondement se transforma en vacarme et le vacarme en explosion fracassante de poutres, de briques et de béton. Le large couloir du sous-sol fut plongé dans un tourbillon de poussière et un bruit assourdissant.
Culver vit que l’ouverture à droite, dans l’angle entre la dalle inclinée et l’escalier, se rétrécissait.
— Venez, il faut grimper les escaliers. (Il souleva l’homme et le poussa devant lui, l’aidant lorsqu’il trébuchait dans les décombres, le portant presque pour franchir les premières marches.) Aplatissez-vous et maintenant rampez le long de ces escaliers si vous voulez sortir vivant ! Baissez la tête.
Culver se demandait si l’homme aurait suivi ses instructions s’il avait vu ce qui arrivait.
Une partie de l’escalier s’écroulait, la rampe d’acier était déjà tordue et à moitié arrachée ; le plafond, incliné à cause de l’explosion au-dessus de l’escalier, fléchissait lentement, glissant, centimètre par centimètre, contre le mur de soutènement. Culver distinguait à peine une vague lueur grise qui parvenait de la rue et éclairait faiblement les marches supérieures. Il se baissa promptement et suivit le corps de l’aveugle dans sa marche pénible, le poussant aux fesses sans ménagement.
— Ne vous arrêtez pas ! hurlait Culver par-dessus le vacarme. C’est bien, continuez !
Le plafond, qui penchait de plus en plus, lui effleurait maintenant la tête et Culver envisagea de faire demi-tour. Mais la situation était pire, derrière eux : pratiquement tous les étages avaient dû s’effondrer. Il avança avec une vigueur renouvelée, n’hésitant pas à proférer des encouragements que personne ne pouvait entendre, poussant son compagnon et se frayant un chemin à travers le tunnel qui ne cessait de rapetisser. Il fut bientôt complètement à plat ventre et commença à perdre espoir ; le bord des marches lui éraflait la poitrine.
Devant lui la voie était visiblement obstruée ; l’aveugle, parvenu au sommet, s’agenouilla et, se rendant compte qu’il était libre, se tourna en agitant la main devant le visage de Culver pour l’aider. Culver lui saisit la main et soudain il fut hissé par l’aveugle qui, la bouche grande ouverte, les yeux fermés, criait sous l’effort. Culver avait le bout de ses semelles qui s’enfonçait dans les escaliers, le coude de son bras libre lui servait de levier pour se soulever. Les crissements qui couvraient distinctement les grondements sourds étaient provoqués par la dalle de béton qui, en s’effondrant, laissait de profondes marques sur le mur de soutènement.
Une fois le torse dehors, il replia ses genoux pour dégager ses pieds tandis que le cercueil se refermait presque sur lui.
Il essaya de se mettre debout, tira son compagnon puis se dirigea à la hâte vers l’entrée des immeubles de bureaux. Les doubles portes vitrées qu’ils avaient franchies quelques minutes plus tôt avaient été soufflées par l’explosion ; toutes les parois commençaient à se fissurer.
Chancelants, ils émergèrent dans un monde dévasté, ployant sous les décombres. Culver ne se préoccupa pas de regarder autour de lui ; son plus cher désir était de s’éloigner au plus vite de l’immeuble qui s’effondrait.
L’aveugle, boitant, s’accrochait à lui comme s’il craignait d’être abandonné.
Des véhicules – bus, autocars, camions, taxis – étaient éparpillés çà et là dans un désordre indescriptible. Certains étaient renversés, d’autres simplement poussés de façon anarchique ; bon nombre d’entre eux reposaient sur le toit ou le capot d’autres voitures. Culver trouva une issue dans l’enchevêtrement de tôles, enjambant une multitude de pare-chocs, glissant sur les capots tout en traînant son compagnon. Ils finirent par s’affaler derrière un taxi noir, dont le chauffeur avait la moitié du corps qui sortait par le pare-brise éclaté.
Ils avalaient des bouffées de poussière et de fumée, haletants, le corps endolori, ensanglanté, les vêtements déchirés et sales. Ils entendirent le vacarme étourdissant provoqué par l’effondrement de l’immeuble qu’ils venaient de quitter qui se mêlait à celui des bâtiments alentour en proie aux mêmes affres. Le sol semblait trembler sous les vibrations, les immeubles n’étaient plus qu’un immense château de cartes.
Tandis que les deux hommes commençaient à se remettre de l’épreuve qu’ils venaient d’endurer, ils prirent conscience des bruits, humains ceux-là, qui s’élevaient autour d’eux, des clameurs qui n’étaient que les cris discordants des blessés et des agonisants.
L’autre homme promenait son regard autour de lui, comme s’il voyait. Se forçant à ne pas se préoccuper du reste, Culver le jaugea. Vu ses vêtements couverts de poussière blanche, il était difficile de lui donner un âge ; cependant il devait avoir dans les quarante ou cinquante ans. Malgré le piteux état de son costume, ce devait être un homme d’affaires ou un cadre supérieur, en tout cas quelqu’un qui travaillait dans un bureau.
— Merci de m’avoir aidé à sortir de là, s’écria Culver très fort pour être entendu.
— Les remerciements sont réciproques, répondit son compagnon en se tournant vers lui.
Culver n’avait même pas envie de sourire.
— Nous avons besoin l’un de l’autre, fit-il en crachant la poussière qu’il avait au fond de sa gorge. Allons vers cet endroit sûr dont vous parliez. Il nous reste peu de temps.
L’aveugle saisit le bras de Culver au moment où il se levait.
— Il faut que vous compreniez ; nous ne pouvons aider personne d’autre. Si nous tenons à survivre, rien ne doit entraver notre route.
Culver se pencha lourdement sur le flanc du taxi et défaillit presque en apercevant les corps enchevêtrés de ses occupants. Il y avait un enfant, un petit garçon qui ne devait pas avoir plus de cinq ou six ans, la tête complètement tordue, reposant contre une épaule ; un bras de femme, probablement sa mère, était posé contre sa minuscule poitrine comme pour le protéger. Ils étaient sans doute allés faire des courses gaiement. Ou peut-être avaient-ils décidé d’aller au cinéma ou au spectacle ? Peut-être aussi avaient-ils voulu aller voir le père à son bureau ? Leur journée s’était terminée lorsque le taxi avait été soufflé et propulsé comme un jouet d’enfant, fétu de paille comparé aux forces qui le soulevaient.
Pour la première fois, il prit conscience de l’ampleur du désastre et ses yeux s’écarquillèrent d’horreur.
Le paysage familier londonien, avec ses hauts bâtiments, vieux et neufs, ses gratte-ciel, les clochers des vieilles églises, ses points de repère immédiatement reconnaissables, n’existait plus. Des incendies faisaient rage de tous côtés. Bas dans le ciel, de gros nuages noirs formaient, au-dessus de la ville, des zones de turbulences. Une colonne de fumée en spirale, dont la tige blanche semblait mue par des forces surnaturelles, symbole de l’holocauste, grimpait vers les nuages. Il promena son regard alentour et, pour la première fois, comprit que plus d’une bombe avait explosé : deux tours s’élevaient à l’ouest – bien au-delà de la colonne qu’il regardait –, une au nord, une autre au nord-est, et enfin une dernière au sud. Cinq en tout. Dieu du ciel, cinq !
Il baissa les yeux et donna un grand coup sur le toit du taxi de la paume de la main. Il avait été confronté au visage implacable du mal suprême, du carnage de la folie humaine ! La force destructrice ancestrale, inhérente à chaque homme, femme et enfant ! Dieu nous pardonne tous.
Les gens commencèrent à sortir des immeubles, déchirés, ensanglantés, livides, encore sous le choc ; ils portaient le masque de la mort. Ils s’extirpaient de leur refuge écroulé en rampant, hagards, certains silencieux, d’autres l’air suppliant ou en proie à une crise de nerfs, mais presque tous, petits îlots séparés, renfermés sur eux-mêmes, seulement capables de s’occuper de leurs blessures et de leur propre sort.
Il ferma les yeux, refoulant sa rage et ses cris de désespoir. Une main s’accrocha à son pantalon. Il se tourna vers l’aveugle au visage maculé de poussière.
— Que... que voyez-vous ?
— Vous faites exprès de ne pas vous en rendre compte, dit Culver calmement, en s’accroupissant.
— Mais je veux parler de la poussière. Est-ce qu’elle s’est déposée ?
Culver dévisagea longuement l’aveugle avant de répondre.
— Il y a de la poussière partout. Et de la fumée.
Son compagnon se frotta les paupières.
— Tombe-t-elle d’en haut ? demanda-t-il avec une note d’impatience.
Culver, les sourcils froncés, leva les yeux.
— Oui, je vois des taches plus sombres là où l’air en est chargé. Elle tombe lentement, en prenant son temps.
— Pas de temps à perdre alors, fit l’aveugle en essayant de se lever. Il faut se précipiter vers l’abri.
— De quel abri s’agit-il ? demanda Culver en le regardant fixement. Et qui diable êtes-vous ?
— Vous le saurez quand, ou plutôt si nous y parvenons. Je m’appelle Alex Dealey, mais pour l’instant cela n’a pas grande importance.
— Comment êtes-vous au courant de cet endroit ?
— Pas maintenant, pour l’amour de Dieu. N’êtes-vous pas conscient du danger que nous courons ?
— D’accord, quelle direction ? demanda Culver en secouant la tête presque avec amusement.
— Vers l’est. Du côté de l’immeuble du Daily Mirror.
— Il n’en reste pas grand-chose, fit Culver en regardant vers l’est.
Dealey ne manifesta aucun émoi.
— Allez simplement dans cette direction, dépassez la station de métro et continuez vers Holborn Circus. Restons toujours du côté droit. Tous les immeubles sont-ils détruits ?
— Pas tous, mais la plupart sont salement endommagés. Tous les toits et les étages supérieurs ont été soufflés. Que cherchons-nous exactement ?
— Avançons, je vous le dirai en chemin.
Culver le prit par le bras et le guida au milieu d’un fatras de carcasses de voitures : Un autobus à impériale était touché sur le côté, écrasant d’autres véhicules. Des silhouettes apparaissaient aux fenêtres brisées, le visage et les mains ensanglantés. Culver essayait de faire abstraction de leurs gémissements.
Un vieil homme chancelant, la bouche et les yeux ouverts, complètement hagard, tomba devant eux. Il avait tout le dos entaillé et couvert de tessons de verre.
Des corps, inertes pour la plupart, gisaient de tous côtés. Bon nombre d’entre eux étaient calcinés. Il détourna le regard en découvrant des bras et des jambes qui sortaient des décombres et des véhicules retournés. Son pied heurta quelque chose. Il faillit vomir quand il se rendit compte qu’il s’agissait de la tête et d’une partie de l’épaule d’une femme, le reste du corps étant introuvable.
Des bris de verre crissaient sous leurs pieds et même dans le faux crépuscule, ils étincelaient comme des bijoux épars. Les deux hommes contournèrent un camion en feu, en se protégeant le visage de la chaleur. Un objet tomba à plus de dix mètres d’eux et, par le bruit qu’il fit en s’écrasant, ils devinèrent qu’il s’agissait d’un corps. Peut-être la personne avait-elle sauté par la fenêtre d’un des immeubles encore sur pied ou peut-être était-elle tombée accidentellement. Son cas ne les préoccupait guère. Ils avaient un objectif à atteindre et ni l’un ni l’autre ne voulait être détourné de ce but. C’était leur seule arme contre l’horreur.
Un autre immeuble, de l’autre côté de la route, s’effondra complètement, propulsant des vagues de poussière et de fumée, noyant les deux hommes dans d’épais nuages. Une explosion, tout près de là, ébranla le sol. Ils tombèrent à genoux. Toussant, étouffant, Culver hissa Dealey une fois de plus et ils continuèrent leur marche tant bien que mal, mus par une froide détermination et poussés par la conscience du danger que représentaient les retombées du poison. D’autres progressaient dans la même direction. Bien des gens aidaient les blessés, les menant vers l’unique endroit qui, à leur avis, présentait quelque sécurité. Des groupes portaient ceux qui étaient incapables de marcher, laissant se débrouiller ceux qui pouvaient avancer à quatre pattes.
— Nous passons devant la station de métro Chancery Lane, chuchota Culver à l’oreille de Dealey. Tout le monde semble vouloir s’abriter là. Enfin, ceux qui restent. Je crois que nous devrions faire comme eux.
— Non ! répliqua Dealey d’un ton sinistre. Il y aura beaucoup trop de monde. Nous avons plus de chance de nous en tirer si vous faites ce que je vous dis.
— Alors, où se trouve votre abri ? Il ne nous reste pas beaucoup de temps !
— Ce n’est plus très loin, croyez-moi.
— Mais enfin, dites-moi ce que nous cherchons.
— Une impasse, large, couverte, qui mène à une cour et à des bureaux. Il y a une vaste grille ouverte à l’entrée. Elle doit être à quelques centaines de mètres d’ici.
— J’espère vraiment que vous savez ce que vous faites.
— Faites-moi confiance. Nous y arriverons.
Culver lança un coup d’œil vers l’entrée de la bouche de métro en secouant la tête avec regret.
— D’accord. Comme vous voudrez.
Le cauchemar continua, bien plus terrible que ceux qu’il avait pu faire jusqu’à présent. Les ravages étaient inimaginables. C’était un voyage insensé, à tâtons, qui lui déchirait l’esprit et lui faisait verser des larmes invisibles. Tout n’était que massacre, folie. L’enfer concrétisé.
Une femme – ou plutôt une adolescente : malgré son état déplorable, on distinguait encore ses traits juvéniles se précipita vers eux, tirant Culver par la veste et lui désignant une voiture renversée.
— Il faut nous mettre à l’abri, dit sèchement Dealey à Culver en le retenant. Nous ne pouvons plus rester à l’air libre. Même maintenant, il se peut que ce soit trop tard.
— Nous ne pouvons tout de même pas l’abandonner, fit-il en se libérant. Elle a besoin d’aide.
L’aveugle, battant l’air de sa main, essayait vainement de s’agripper à lui.
— Vous ne pouvez aider personne, imbécile. Essayez d’en prendre conscience. Ils sont trop nombreux !
Mais Culver s’était laissé entraîner par la jeune fille. Ils s’approchèrent de la voiture renversée, l’adolescente poussait des cris hystériques, refusant toujours de lui lâcher le bras ; soudain il aperçut un corps à moitié coincé sous la voiture. L’homme avait un bras posé sur la poitrine, l’autre tendu, les mains crispées, presque raidies. Culver s’accroupit, refoulant des haut-le-cœur. C’était le corps d’un jeune homme, peut-être son petit ami. Ses yeux inertes étaient levés vers le ciel assombri et la langue sortait de sa bouche ouverte comme si elle tentait de s’échapper. Son estomac avait éclaté et de ses intestins, à l’air, sortait de la fumée.
— Aidez-le, je vous en supplie, s’écriait la jeune fille en sanglots. Aidez-moi à le sortir de là.
— C’est inutile, lui dit-il avec douceur, en la prenant par les épaules. Vous ne voyez pas qu’il est mort ?
— Non, non, ce n’est pas vrai ! Il s’en sortira si nous arrivons à soulever ce qui le coince. Je vous en prie, aidez-moi, s’écria-t-elle en se jetant sur la voiture renversée et en faisant mille efforts pour l’en extirper. Je vous en supplie, aidez-moi !
— Mais vous ne voyez pas qu’il est mort, lui dit Culver en essayant de la tirer. On ne peut plus rien pour lui.
— Salaud ! hurla-t-elle. Pourquoi ne voulez-vous pas m’aider ?
Dealey s’approcha d’eux à tâtons, guidé par le son de leurs voix.
— Laissez-la. Elle ne vous écoutera pas. Il faut nous sauver.
Culver tenta de faire entendre raison à la jeune fille, folle de douleur.
— Suivez-nous, nous allons trouver un abri sûr.
— Fichez-moi la paix ! s’écria-t-elle.
— On ne peut rien pour elle, répéta Dealey d’une voix anxieuse.
La jeune fille repoussa Dealey et s’effondra près du cadavre. Elle s’écroula sur sa poitrine, ses frêles épaules secouées de sanglots.
— Si vous ne venez pas avec nous, lui dit-il, en s’agenouillant à ses côtés, descendez dans le métro. La radioactivité contaminera l’air d’ici peu, aussi faut-il vous mettre à l’abri. Elle ne semblait apparemment pas comprendre.
Culver se leva et se passa la main sur les yeux. Il aperçut Dealey à quatre pattes. S’approchant de lui, il l’aida à se relever.
— C’est encore loin ? s’écria-t-il, pris d’une haine irrationnelle à l’égard de cet homme.
— Non, nous sommes presque arrivés. Il faut traverser une petite rue transversale et c’est juste un peu plus loin.
Culver le tira violemment et le guida, tenu fermement au bras par Dealey, comme s’il ne voulait plus le laisser partir.
— Le trottoir doit s’arrêter là, dit Culver au bout de quelques mètres, il doit y avoir une rue transversale, mais elle est probablement enfouie sous les décombres. Les bâtisses qui se sont effondrées la masquent au regard.
— Juste devant alors. Pas très loin, dit-il avec une lueur d’espoir.
Ils durent se frayer un chemin au milieu de la rue jonchée de carcasses de voitures, puis soudain Culver aperçut l’entrée de l’impasse.
— Je la vois. On dirait qu’elle est intacte.
Les deux hommes, dans leur désir ardent de trouver le refuge, hâtèrent le pas. Ils s’enfoncèrent dans le passage obscur et trébuchèrent dans les décombres. Culver, se mit à quatre pattes en maugréant brusquement.
— Oh non, mon Dieu, non !
Dealey se tourna vers lui, guidé par le son de sa voix, les yeux crispés sous la douleur.
— Qu’y a-t-il ? Pour l’amour de Dieu, que se passet-il encore ?
Culver s’appuya contre un mur et ferma les yeux. Il replia les jambes, ses mains reposant sur ses genoux.
— Inutile, fit-il d’un ton las. L’autre côté est bloqué par les décombres. Il est impossible de passer.